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UN SÉMINAIRE DE THÉORIE

Précision : Le texte en italique correspond aux propos tenus par Gilles Grelet au cours de la première séance de son séminaire 2002-2003 au Collège international de philosophie ; le texte normal correspond à la voix (off dans le film) du Dojo cinéma, qui emprunte aux Tract(atus) 3 et 4 de Gilles Grelet (« Éduquer le peuple, s'éduquer en peuple » et « La Théorie, entre l'université et le marché », Association des actions physiques et mentales, Montreuil, avril et juin 2002).

Octobre 2002, à Paris.

Non loin du Panthéon et de l'université de la Sorbonne, dans l'ancien bâtiment de l'École Polytechnique, il y a le Collège international de philosophie.

Le Collège international de philosophie a été créé il y a 20 ans à peine. Éclairé, la nuit, ses façades lisses le font ressembler à une maquette d'architecture. C'est comme s'il était le modèle d'un monument.

Pourtant, le Collège n'est pas exactement une institution universitaire. Il est le lieu de l'exclusivité de la théorie.

Au dehors du Collège s'étend la ville, le monde.

L'action du Collège passe essentiellement par l'organisation de séminaires. Les séminaires sont ouverts à tous. Ils sont ouverts au grand public.

« On va attendre l'heure, quand même. »

Gilles Grelet est le théoricien. C'est sa première séance.

« L'heure est passée de deux minutes. Or nous sommes ponctuels ! »

« Quelques mots de présentation de ce séminaire, d'un séminaire en général, mais de ce séminaire en particulier. Dans sa forme, d'abord. Ça me paraît important. Je le fais régulièrement : il m'arrive d'enseigner à des étudiants à l'université, et je fais des choses qui s'appellent des séminaires. »

Il commence son discours par des préambules, des préliminaires. De son séminaire, nous ne verrons et n'écouterons, ici, que ça.

« Ça me semble important au regard du hiatus qu'il y a nécessairement... Enfin : qu'il n'y a pas forcément nécessairement, mais de fait, si, au Collège, touchant le public qui se trouve réuni. Puisque d'un côté le Collège est censé être un lieu où est présentée la recherche la plus inventive - on peut la qualifier plus ou moins gentiment - en train de se faire ; et de l'autre côté, le fait est que, contrairement à ce qui se passe dans les milieux scientifiques par exemple, ceux qui travaillent dans des domaines voisins, de la manière la plus pointue, qui donc en général sont les plus connus, ne viennent jamais aux séances des autres. Quant aux collègues du même âge ou de la même notoriété, il y a de telles rivalités que, là encore, ils ne viennent pas non plus ! Donc, il y a un problème : d'un côté la recherche est censée être présentée avec toutes les exigences... »

La question est : à quelle condition la théorie peut-elle se faire entendre, se doter d'une visibilité et d'une force d'influence.

« Donc, il y a un problème : d'un côté la recherche est censée être présentée avec toutes les exigences du concept, et le côté obscur, opaque, d'une découverte, si découverte il y a dans les domaines où nous sommes - ce que je pense. Invention il y a, oui. Ce qui ne va pas de soi. »

La question est : à quelles conditions la théorie peut-elle toucher les gens, les atteindre, les mettre en branle.

« D'un côté, il y a cette exigence-là qui doit être tenue, et puis de l'autre, il y a le fait que concrètement, on reproche aux gens - et parfois des proches, mes proches, ont pu me reprocher - d'être trop technique. On me dit : "C'est très intéressant ce que tu nous racontes mais, tu sais, on n'a pas tous fait des études comme toi, on ne travaille pas tous comme toi...", tous ces arguments qui parfois frisent le philistinisme, mais parfois sont des arguments sincères de manque de technique. Il y a des gens qui n'ont pas passé leur vie jusqu'à présent à lire des textes et à en écrire. Et il faut faire avec. Alors, il y a des manières de transiger : ça s'appelle la pédagogie. Je ne fais pas dans la pédagogie. »

Toucher les gens, les atteindre et les mettre en branle, de sorte que se constitue un public.

« Alors, sur ce séminaire, je tiens, je dis qu'un séminaire est un lieu et un instrument d'enseignement. »

La réponse est claire : la théorie n'a chance d'être produite et de s'accomplir que pour autant qu'elle se noue à une pratique institutionnelle d'étude ou d'enseignement et de recherche et à une pratique qui en fait la déclaration publique.

« ...d'enseignement. Donc il y a quelque chose là d'assez... contraignant. Pour vous comme pour moi. Mais un lieu d'enseignement tel qu'identiquement cet enseignement se présente comme une recherche. Ça veut dire que d'un côté on évite la dérive ou la déviation, si vous voulez, qu'on pourrait appeler droitière - qui est au centre de tous les débats pédagogiques à l'université -, la dérive qu'on dira académique, autoritaire ou verticale, magistrale, où la recherche est congédiée dans le cadre d'un enseignement sous forme de cours, qui est figé, et asséné. »

La théorie désigne l'ensemble des pensées qui tiennent que les hommes ne sont pas faits pour ce qu'ils vivent.

« Il y a cette déviation-là. Un séminaire ce n'est pas un cours, un cours au sens où je viens de le dire. Et ce n'est pas non plus - déviation gauchiste au sens de tous ceux qui se sont réclamés de 68 et qui ont fait le lit de leur carrière là-dessus... »

La théorie désigne l'ensemble des pensées qui tiennent que les hommes ne sont pas faits pour ce qu'ils vivent.

« Et ce n'est pas non plus la version gauchiste, horizontale, où la communication est conçue comme - potentiellement en tout cas - transparente et extatique : festive... »

« On a été interrompu sur la fin de la phrase. Je répète. Autre manière de dire ce qu'est un séminaire, cette tresse d'un enseignement et d'une recherche : je dirais que ce n'est ni un cours, ni une basse-cour, où ça caquette dans tous les coins ! »

« Alors, pour le dire de manière positive, parce que le ni-ni, c'est bien, c'est utile, mais positivement c'est bien aussi. »

« Un séminaire, animer un séminaire, diriger un séminaire, comme vous voudrez le dire, c'est offrir quelques thèses éventuellement mal bâties - je dirais quelques axiomes, quelques définitions, quelques théorèmes transcendantaux plutôt que quelques thèses, mais c'est du détail pour l'instant... Donc, animer un séminaire c'est offrir quelques thèses éventuellement mal bâties, sans trop savoir où l'on va, le principe étant, et là je vais y insister deux secondes, que les gens puissent couper quand ça les choque. Quand ça les choque. »

« Tenter d'enseigner quelque chose qui est une recherche en vous faisant passer des textes, des lambeaux de théorie, dans une guise donc matérialiste, c'est vous tenir pour des sujets. »

Cette interpellation des individus en sujets les libère, du même geste qu'elle les assujettit.

« Ça veut dire quoi ? Parce que ça, tout le monde le dit. Et puis d'abord, qui oserait dire : "Je ne vous tiens pas pour des sujets", je veux dire dans une enceinte philosophique ? »

« Ça veut dire que vous êtes des gens - le public c'est des gens - et je tiens que les gens pensent. Que le peuple pense. Vous êtes ou pas le peuple, nous sommes ou pas le peuple, c'est un autre problème. Mais le peuple pense. »

C'est, touchant le peuple, le référer à ce qu'il n'est pas, et non à ce qu'il est.   « Le peuple, même le peuple pas cultivé, même le peuple grossier, le prolo ! »

Qu'est-ce à dire sinon que le peuple n'existe comme sujet qu'à se prendre lui-même comme objet ?

« Autrement dit, ce séminaire - comme n'importe quel séminaire je crois, mais ce séminaire puisque c'est le nôtre on en parle - ne vaut que pour qui fait effort. »

Telle est en effet la règle : il faut être la flèche et la cible.

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