un méta-film publicitaire du dojo cinéma
pour rendre public ce qui n'est pas tenu secret
I.1. Dénoncer le public culturel
institution
Mercredi 31 octobre 2001, la France fête Halloween.
corruption
Mercredi 31 octobre 2001, l'auditorium du Louvre fête Guy Debord.
queue
On nous a parfois reproché les films publicitaires du Dojo cinéma. Nous allons donc ici, une fois pour toutes, dire ce qu'il en est.
Pour rendre public ce qui n'est pas tenu secret
Il n'est pas tenu secret que parmi ces visages, certains se retrouvent au Dojo cinéma. Il n'était pas tenu secret - mais nous rendons ici public - que le Dojo cinéma et l'auditorium du Louvre ne peuvent contenir le même public.
queue
interieur
- Depuis quand faites-vous la queue ? C'était déjà comme ça, il y a une heure ?
- On est arrivé une heure avant. Il n'y avait pas trop de monde. C'est arrivé... un peu par paliers..."
interieur
" Je ne ferai dans ce film, aucune concession au public. Plusieurs excellentes raisons justifient, à mes yeux, une telle conduite ; et je vais les dire. Tout d'abord, il est assez notoire que je n'ai nulle part fait de concessions aux idées dominantes de mon époque, ni à aucun des pouvoirs existants. Par ailleurs, quelle que soit l'époque, rien d'important ne s'est communiqué en ménageant un public, fut-il composé des contemporains de Périclès ; et, dans le miroir glacé de l'écran, les spectateurs ne voient présentement rien qui évoque les citoyens respectables d'une démocratie. Voilà bien l'essentiel. Ce public si parfaitement privé de liberté, et qui a tout supporté, mérite moins que tout autre d'être ménagé.
Les manipulateurs de la publicité, avec le cynisme traditionnel de ceux qui savent que les gens sont portés à justifier les affronts dont ils ne se vengent pas, lui annoncent aujourd'hui tranquillement que "quand on aime la vie, on va au cinéma".
Mais cette vie et ce cinéma sont également peu de chose, et c'est par là qu'ils sont effectivement échangeables avec indifférence.
Le public du cinéma, qui n'a jamais été très bourgeois et qui n'est presque plus populaire, est désormais presque entièrement recruté dans une seule couche sociale, du reste devenue large : celle des petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces « services » dont le système productif actuel a si impérieusement besoin : gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique.
C'est là suffisamment dire ce qu'ils sont. Il faut compter aussi, bien sûr, dans ce public qui va encore au cinéma, la même espèce quand, plus jeune, elle n'en est qu'au stade d'un apprentissage sommaire de ces diverses tâches d'encadrement." [In girum imus nocte et consumimur igni de Guy Debord]
survie
sortie
Nous pouvons donc constater que l'institution mondaine constitue son public comme une somme d'individus séparés. Ce public a pu assister sans frémir à sa propre exécution et chacun s'est pourtant convaincu qu'il était encore vivant. D'autant plus vivant que personne ici ne peut ignorer qu'il était venu assister à l'enterrement de Guy Debord.
Tel est en effet le principe de réalité dans le monde où nous sommes, ceci que la mort a le dernier mot.
chacun son camp
Ce que nous voulons rendre public, dans ce film publicitaire, c'est la nécessité de constituer un public capable de faire ce pari que la mort n'aura pas le dernier mot.
rébellion
Si mauvais que soit l'état du monde, on n'a que lui, il faut donc faire avec, voilà ce que proclame la mort. En d'autres termes, si mauvais que soit le Louvre, c'est quand même une chance d'aller voir le film de Debord là-bas. C'est là ce que pense le public rebelle du Louvre.
sékomça
Étant reconnu par le maître, le rebelle est pourvu d'une identité, d'une image de soi, la rébellion en contre partie perd son tranchant essentiel, sa pointe qui visait le cœur même de la maîtrise est émoussée et détournée, elle est récupérée. Si elle agit sur des régions de la maîtrise, le maître lui-même ne saurait plus être atteint, mais tout au contraire en être renforcé. On sait la maxime de la maîtrise qu'un clairvoyant avait en substance formulé et dont la publicité de manière non moins clairvoyante, en tout cas dans son ordre, a fait slogan : ce qui ne me détruit pas, me rend plus fort.
sékomça mais quand même
Les plus naïfs d'entre nous avaient caressé l'espoir que la pensée de Debord résisterait à la mécanique huilée de l'institution culturelle. On allait voir ce qu'on allait voir et on a vu. La projection de son film In girum imus nocte et consumimur igni le 31 octobre 2001 au Louvre, nous est donc apparu comme un moment permettant la réalisation d'un film publicitaire. Debord est bien mort et nous pouvons le dépasser. À vrai dire, certains signes avant coureurs pouvaient indiquer la putréfaction de son cadavre.
« Il me faut d'abord repousser la plus fausse des légendes, selon laquelle je serais une sorte de théoricien des révolutions. Ils ont l'air de croire, à présent, les petits hommes, que j'ai pris les choses par la théorie, que je suis un constructeur de théorie, savante architecture qu'il n'y aurait plus qu'aller habiter du moment qu'on en connaît l'adresse, et dont on pourrait même modifier un peu une ou deux bases, dix ans plus tard et en déplaçant trois feuilles de papier, pour atteindre à la perfection définitives de la théorie qui opérerait leur salut.
Mais les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps : ce sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat et, quels que soient leurs mérites ou leurs insuffisances, on peut assurément employer que celles qui sont là en temps utile. De même que les théories doivent être remplacées, parce que leurs victoires décisives, plus encore que leurs défaites partielles, produisent leur usure, de même aucune époque vivante n'est partie d'une théorie : c'était d'abord un jeu, un conflit, un voyage. On peut dire de la révolution aussi ce que Jomini a dit de la guerre ; qu'elle « n'est point une science positive et dogmatique, mais un art soumis à quelques principes généraux, et plus que cela encore, un drame passionné. »
Quelles sont nos passions, et où nous ont-elles menés ? Les hommes, le plus souvent, sont si portés à obéir à d'impérieuses routines que, lors même qu'ils se proposent de révolutionner la vie de fond en comble, de faire table rase et de tout changer, ils ne trouvent pas pour autant anormal de suivre la filière des études qui leur sont accessibles, et puis ensuite d'occuper quelques fonctions, ou de s'adonner à divers travaux rémunérés qui sont au niveau de leur compétence, ou même un peu au-delà. Voilà pourquoi ceux qui nous exposent diverses pensées sur les révolutions s'abstiennent ordinairement de nous faire savoir comment ils ont vécu. Mais moi, n'ayant pas ressemblé à tous ceux-là, je pourrai seulement dire, à mon tour, « les dames, les cavaliers, les armes, les amours, les conversations et les audacieuses entreprises » d'une époque singulière. D'autres sont capables d'orienter et de mesurer le cours de leur passé selon leur élévation dans une carrière, l'acquisition de diverses sortes de biens, ou parfois l'accumulation d'ouvrages scientifiques ou esthétiques qui répondaient à une demande sociale. Ayant ignoré toute détermination de cette sorte, je ne revois, dans le passage de ce temps désordonné, que les éléments qui l'ont effectivement constitué pour moi - ou bien les mots et les figures qui leur ressemblent : ce sont des jours et des nuits, des villes et des vivants, et au fond de tout cela, une incessante guerre.
J'ai passé mon temps dans quelques pays de l'Europe, et c'est au milieu du siècle, quand j'avais dix-neuf ans, que j'ai commencé à mener une vie pleinement indépendante ; et tout de suite je me suis trouvé comme chez moi dans la plus mal famée des compagnies.
C'était à Paris, une ville qui était alors si belle que bien des gens ont préféré y être pauvres, plutôt que riches n'importe où ailleurs.
Qui pourrait, à présent qu'il n'en reste rien, comprendre cela ; hormis ceux qui se souviennent de cette gloire ? Qui d'autre pourrait savoir les fatigues et les plaisirs que nous avons connus dans ces lieux où tout est devenu si mauvais ? » [In girum imus nocte et consumimur igni de Guy Debord]
condoléances
Récapitulons, il vient d'être dit et nous le redisons que le Dojo cinéma ne peut être apparenté en aucune manière à une institution culturelle, fusse en vague cousin alternatif. Par la présente, salle de projection, ciné clubs, espaces culturels, cinéma alternatif ou tout autre vocable nauséabond fleurant bon le doux parfum de la culture, de la cinéphilie ou de l'art sont désignés comme n'étant pas de notre camp. En effet le Dojo cinéma se définit comme lieu de la pratique et du mouvement. Cette pratique et ce mouvement, par la constitution d'un public, sont tout entier tournés vers un seul but : créer les conditions de l'existence de la rébellion, le pas au-delà est toujours à franchir.
I.2. Dénoncer le public industrialiste
L'humanité vit et meurt, elle fait le vide pour se reproduire. Que signifie le vide pour l'homme,
ville
nous savons qu'il faut du vide.
vie
Les civilisations sont la fabrique des mots et se fabriquent avec des mots. Elles enseignent à l'homme le vide et la séparation qui rendent possible la parole.
vite
L'abîme de la naissance et de la mort, les mises en scène.
vide
Occidentaux industrialistes, nous avons inventé le bruit incessant, les montagnes d'objets, la présence totalitaire du plein. Désertant le vide, nous oublions qu'il faut une scène à l'homme et que sans les artifices qui permettent à l'homme d'habiter la séparation d'avec soi et les choses, le langage s'effondre pour devenir consommations de signaux.
- "Oh shit ! Oh shit !"
ville, vie, vite, vide
Les lieux doivent donner place aux chants comme aux gémissements, aux variations infinies de la conversation humaine, aux intimes échanges comme aux déclarations des pouvoirs. [La fabrique de l'homme occidental de Pierre Legendre]
II. Enoncer un public
Enoncer un public telle est la tâche que s'est assignée le Dojo cinéma.
La question est : comment faire pour que la gravité de ce qui doit se dire s'entende.
La réponse du Dojo cinéma : c'est une pratique du cinéma qui fasse écran au bavardage du public.
Une pratique qui instaure un public en faisant taire le public.
L'opération est de l'ordre du symbolique, de la mise en scène tranchante de la parole dans un monde dévasté par les images.
" Imaginez,
cher public du Dojo cinéma, que pour une fois nous décidions
de remonter l'écran qui nous fait face et que nous appelions
ça correction ".
Au total le Dojo cinéma est le lieu d'une prescription au public : la fermer pour que ça s'ouvre. [Enoncer un public de Gilles Grelet]