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ANNONCER SAINT PAUL

En 1968 Pier Paolo Pasolini conçoit le projet d'un film sur saint Paul. Sur une période de six ans jusqu'en 1974, il écrit plusieurs versions du synopsis pour le présenter à des producteurs. Ne trouvant finalement personne pour le produire, Pasolini se résout à ne pas tourner le film, et cherche malgré tout à rendre public son travail sous la forme d'un livre.

Pourquoi transcrire le parcours terrestre de saint Paul dans notre durée présente ? Tout simplement pour rendre cinématographiquement de la façon la plus directe et la plus violente, l'impression, la conviction de son actualité. En définitive pour dire au spectateur d'une manière explicite, sans même l'obliger à réfléchir, que saint Paul est ici, aujourd'hui, parmi nous et qu'il l'est matériellement…

SAINT PAUL

…que c'est dans notre monde qu'il parle, que c'est dans notre monde qu'il pleure, que c'est le monde qu'il menace, agresse et condamne, et que c'est le Peuple qu'il aime et qu'il embrasse.

L'idée poétique - fil conducteur et composant principal de la nouveauté du film - consiste à transposer tout le parcours de saint Paul dans le contexte contemporain. Ce qui nécessite un travail d'ajustement. La première transposition, qui est capitale, consiste à remplacer le conformisme de l'époque de Paul (qui se composait, en fait, de deux conformismes, celui des Juifs et celui des Gentils) par le conformisme contemporain : les diverses formes du spiritualisme.

Saint Paul adresse des lettres aux groupes chrétiens dispersés sur le territoire de l'Empire. Tantôt les lettres sont lues par leur destinataire, tantôt par saint Paul lui-même : « Elles sont bien vraies les paroles que l'Esprit Saint a dites à vos pères. Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas ; car votre esprit s'est épaissi, vous vous êtes bouchés les oreilles, vous avez fermé les yeux, de peur que vos yeux ne voient, que vos oreilles n'entendent, que votre esprit ne comprenne, de peur que je ne vous convertisse et vous guérisse... Sachez-le donc, c'est aux païens qu'a été envoyé ce salut de Dieu. Eux du moins ils écouteront. »

Les païens c'est le Peuple, disons, le vrai Peuple. Celui qui n'a pas été élu.

L'intention de Pasolini est de montrer comment saint Paul démolit, (il l'écrit comme ça) « avec la seule force de son message religieux, un modèle de société fondé sur l'inégalité sociale, l'impérialisme et, surtout, l'esclavagisme ». L'aristocratie romaine et les différentes classes dirigeantes deviennent chez lui, par analogie, la bourgeoisie détentrice du capital ; tandis que les humbles et les soumis deviennent les classes moyennes, les ouvriers et les sous-prolétaires d'aujourd'hui. Bien entendu, ajoute t'il, tout cela ne doit pas apparaître de façon aussi explicite et didactique qu'il est dit là. Faut voir. Ceci dit, saint Paul n'est certainement pas le héros de la révolution idéologique évoquée par Pasolini. Ça va plus loin que ça. C'est plus insupportable.

FILS DE L'HOMME, FRERE DU PEUPLE

Voilà saint Paul. Saint Paul, ce n'est pas l'attaque contre un ordre établi, contre un maître particulier. Saint Paul c'est l'attaque qui balaie tout ordre, et avant tout l'ordre qui détermine l'homme en ce qu'il a de plus profond : la culture. C'est la maîtrise elle-même que saint Paul déracine et arrache. La révolution de saint Paul n'est pas un renversement local. Il se rebelle contre les autorités même les moins contestables, comme le temps et la mort. C'est le monde entier qu'il met à l'envers. C'est une révolution culturelle.

« C'est la première fois que je vois un être aussi radicalement irrationnel » [ Réplique à propos de saint Paul ]

Le monde dans lequel saint Paul vit et agit dans le film est celui du début du xxie siècle. En conséquence, les lieux qu'il traverse ne peuvent plus être les mêmes. Pasolini, dans la présentation de son projet, adapte les lieux et les circonstances de la vie de Paul au monde entier, élargi jusqu'aux États Unis d'Amérique. Il fait, par exemple, du centre du monde, de la capitale du pouvoir et de l'impérialisme, non plus Rome mais New York. Le trajet antique de Paul emprunte les étapes d'une route à la fois triviale et symbolique : il prêche à Jérusalem, foyer culturel, idéologique, et en partie foyer religieux de l'Antiquité ; à Athènes, ville imprégnée d'une grande tradition historique, à Antioche, capitale d'un empire déchu depuis le triomphe de l'Empire romain.

Les étapes de la vie de saint Paul se déroulent dans différents quartiers de Paris et de sa banlieue. Il faudra les définir, en fonction de leurs caractéristiques, de leurs enjeux politiques, religieux, symboliques, culturels d'aujourd'hui. Le théâtre des voyages de saint Paul, par conséquent, n'est plus le bassin méditerranéen mais les couloirs, les échangeurs, les rames du réseau de transport souterrain de Paris, leur laideur, leurs dangers. Le métro est le moyen que Paul emprunte, au milieu de la foule, pour porter sa prédication et agir auprès du Peuple.

« Et, partout, le sentiment de culpabilité : coupable, tout simplement, de naître, d'exister. » [ Saint Paul ]

Quant à la composition de ce film, elle essaie de suivre, toujours un cran en retard, le mouvement de saint Paul. Le film procède par voyages, par sauts dans l'espace et dans le temps, par fragments, par épisodes disjoints, par citations, lectures, récits. Il serait absurde de raconter la vie de saint Paul en entier. Si les films et le montage valent un peu, c'est bien parce que l'intégralité de la vie ne vaut pas grand chose. Il ne s'agit pas de se raconter des histoires. Il s'agit d'accueillir saint Paul, en personne et en paroles. Voir si on peut, voir comment. Voir si on est le Peuple. Celui qui n'a pas été élu. Celui pour lequel il n'y a pas d'élection.

« Il inverse tout ! Il prend le contre-pied de tout ! Mais qu'est-ce qu'il veut ? Qu'est ce qu'il propose ? » [ Réplique à propos de saint Paul ]

Le quartier des Halles pourrait figurer Rome, lieu de l'emprise du pouvoir, de l'aliénation, lieu de l'accumulation et de la consommation des richesses en même temps que lieu de la misère, de la névrose, de l'angoisse… pour reprendre les mots de Pasolini. Juste à côté, le Centre Pompidou fait une excellente Jérusalem. Temple rongé par la suffisance institutionnelle, livré aux transactions incessantes, aux marchandages, à l'arrogance de la gestion de la culture. C'est ici que saint Paul manque d'être lynché par la foule des Juifs et qu'il est arrêté par la police romaine. C'est dans ce forum, au pied de la forteresse romaine, qu'il s'adresse à la foule pour leur faire part de sa conversion. Puis, qu'il est emmené pour interrogatoire. À partir de là, il n'est plus jamais libre. Tantôt en cellule tantôt en résidence surveillée, tantôt pris en filature, il affronte plusieurs procès, comparaît devant plusieurs assemblées. Il dit toujours la même chose. Peu de choses : la résurrection du Christ, l'abolition des lois du monde, la victoire sur la mort. Il est finalement envoyé à Rome où il est assassiné.

Saint Paul à Rome. Il s'agit de l'épisode le plus long et le plus riche. C'est à Rome, nombril du monde, que saint Paul finit ses jours. À Rome, aux Halles, où le trafic, la violence et la misère sont les plus à nues. Ce n'est pas forcément là que tout ça est le plus vif, mais c'est là que ça se donne en spectacle, que ça se redouble. Saint Paul a fini par se faire enfermer dans une prison française. Mais les autorités manquent de motifs sérieux pour l'emprisonner très longtemps ou le condamner en justice. On décide de le relâcher et de le faire abattre. Ça se passe là. Saint Paul marche, seul. Depuis sa conversion et le début de sa mission apostolique, c'est la première fois qu'il fait quelque chose d'inutile et de désintéressé. Il observe la vie quotidienne, les choses, les faits, les individus, les événements de tous les jours - en dehors de l'histoire, en dehors de la religion. Soudain, il est entouré par un groupe d'hommes, dont certains sont très jeunes. Il est d'abord poussé, bousculé. Quelqu'un sort un couteau. Saint Paul tombe. Ses attaquants se déchaînent, à coups de pieds, à coups de poings, en criant et en riant d'excitation. Il est encore poignardé au ventre, au cou, au visage. Son sang se répand en une flaque de plus en plus large, dans laquelle pataugent ses agresseurs. Ça se passe là. Saint Paul endure le martyre dans le tumulte d'une grande ville moderne, avec ses transports, ses guichets d'information, ses murs vitrés, sa foule immense et oppressante qui passe sans s'arrêter devant le spectacle de la mort et continue de circuler en rond, indifférente, hostile, dépourvue de sens. Mais dans ce monde d'acier et de béton résonne (ou a résonné de nouveau) les mots :

ON A RAISON DE SE DIVI(NI)SER

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