Cinématographe.
Art militaire.
Préparer un film comme on prépare une bataille.
Annoncer Jeanne d'Arc.
BANDE-ANNONCE
Préparer un film sur Jeanne d'Arc.
Annoncer une bataille.
Elle est femme, elle est vierge, elle n'a pas vingt ans.
Elle est vouée au feu.
Par des Voix.
POUR UN FILM MUET
L'évêque - Est-cette voix qui vous a conseillé de ne pas dire tout.
Jeanne - J'ai des révélations qui concernent le roi que je ne vous dirai pas.
Jean Beaupère - Entendez-vous souvent cette voix ?
Jeanne - Il n'est jour que je ne l'entende. Et même j'en ai bien besoin.
L'évêque - Que vous a dit la voix quand vous fûtes réveillée . [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Jeanne, si peu de ce monde qu'on peut la croire sans père ni mère, sans généalogie, sans commencement ni fin de ses jours.
Étrange apparition que cette bergère de Lorraine qui incarne le peuple et qui ne devait pas vieillir.
Jeanne - Mon nom est Jeanne. J'ai dix-neuf ans. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Succession de Jeanne.
Légion d'actrices.
Portrait-robot.
Sans visage.
Mille visages pour une figure.
Procession angélique sur les écrans du cinéma.
Cent visages pour une figure.
Après la combustion sur la place du Vieux-Marché, la stupéfaction du bourreau fut extrême en constatant que le cœur et les entrailles de la martyre n'avaient pas été consumés. Il fallait pourtant que le corps entier fût réduit en cendres pour empêcher que le peuple ne le transforme en reliques et ne voue un culte à Jeanne d'Arc. Vainement, l'exécuteur essaya de réduire ses restes par le moyen de l'huile, du soufre et des charbons incandescents. Il dût y renoncer, et on précipita les cendres, les ossements calcinés et le cœur encore plein de sang du haut d'un pont, dans la Seine.
Ce qui reste de Jeanne d'Arc, c'est ça : les minutes de son procès.
Un livre.
Et des films muets.
Cinéma muet.
Mutisme de celle qui entendait des Voix et n'avait que des gestes et des actions pour les retranscrire.
Jeanne muette, c'est Jeanne au plus proche de ce qu'elle est en vérité : une figure.
Qu'on la force à parler, elle reste inentendable.
L'évêque - Jurer de dire la vérité. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Jeanne - Je jure de dire la vérité toute la vérité. (carton) [Th. Dreyer, La passion de Jeanne d'Arc]
L'évêque -Vous devez dire la vérité à notre juge.
Jeanne - Prenez gare, vous qui vous dites mon juge. Vous assumez une grande charge.
L'évêque - Nous vous requérons de prêter serment.
Jeanne - Faut-il jurer deux fois en justice ?
L'évêque - Voulez-vous jurer simplement et absolument ?
Jeanne - Vous pouvez bien vous en passer.
Jeanne - Je dirai la vérité, mais je ne dirai pas tout. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Alors, faute de l'entendre, on écrit Jeanne.
ECRIRE JEANNE
Jeanne - Il ne faut plus m'en parler.
L'évêque - Nous vous requérons de jurer de dire la vérité.
Jeanne - Je dirai ce que je sais, mais encore pas tout. Je suis venue de par Dieu et n'ai que faire ici, et demande qu'on me renvoie à Dieu de qui je suis venue. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Seule exception à la série des films muets de Jeanne d'Arc : Le Procès de Jeanne d'Arc de Bresson. Mais chez Bresson, on parle comme si on se taisait, ou comme s'il valait mieux se taire.
BANDE ANNONCE POUR UN FILM MUET
ANNONCER JEANNE D'ARC
Jeanne pratique la vraie guerre. Celle où l'on tue les hommes.
Elle excelle à manier la lance, à former les pelotons, à faire prendre aux troupes leurs emplacements, à disposer l'artillerie.
« Jeanne fait merveille d'armes de son corps »
Jeanne est le génie de la guerre.
Stratège des armées du ciel.
Elle sait concevoir un plan de bataille comme personne. C'est qu'elle le fait à l'envers de tout le monde. Dans l'exécution, aucun capitaine n'a son coup d'œil pour saisir le point faible de l'adversaire, pour parer d'instinct à la défaillance imprévue de l'une des ailes de l'armée. Nul ne sait mieux se servir de l'heure et du moment, ne sait saisir plus instantanément l'assaut de l'adversaire pour en tirer d'éclatants succès.
Mais après la guerre, quoi ? Après la guerre, à-Dieu la paix.
A DIEU
Royaume si dévasté, si souillé qu'il ne peut être sauvé que par une vierge. Après la guerre : image de Jeanne exerçant sa dictature sous le couvert du roi de France. Projet pour une révolution. Le peuple en aurait tous les bénéfices. Projet pour une dictature du peuple.
Mais après la guerre, quoi ? Projet pour une dictature du peuple.
Le bûcher de Rouen n'est pas éteint.
ANNONCER JEANNE D'ARC
La France au temps de Jeanne n'existe pas. Elle est un territoire où règne une anarchie profonde. Il n'y a pas de nation avant Jeanne. Dans ce désordre, une seule institution : l'Église. L'Église, elle est la seule à clamer pour tous les hommes un ordre et une forme commune.
Mais Jeanne arrive, …étrangère au désordre des hommes comme à l'ordre des prêtres.
L'ordre qu'elle impose est plus sévère et plus monstrueux et plus dévastateur.
1927
Métropolis.
Cinéma muet.
1927
Dreyer.
Lang.
La même année où Dreyer tourne en France La Passion de Jeanne d'Arc, Fritz Lang tourne en Allemagne Métropolis.
Figure d'une femme qui soulève le peuple.
l'être-machine (carton) [Fritz LANG, Métropolis]
Vierge très pure, à la pureté communicative, agressive, éclairante comme une flamme. La même année, une femme-armure et une femme-robot.
Jeanne : monstre de sainteté.
Vierge en armes.
Elle ne sait rien, sinon que le peuple souffre en elle.
1927
Métropolis.
La même année, une femme-armure et une femme-robot.
Intrusion foudroyante du plus haut génie militaire dans l'esprit et le cœur d'une petite paysanne. Tel est le cas de Jeanne d'Arc en avril 1429.
L'Église donnait au peuple l'image de ce qu'il pouvait être, de ce qu'il serait un jour.
Visions lointaines de paradis.
Jeanne, impatiente, réalise aujourd'hui les promesses et les visions de fin des temps.
Elle réalise le peuple.
Seule au milieu des foules, apparentée au feu, elle est le symbole visible et redoutable de l'amour.
Vierge en armes.
EN (L)-ARMES
Et c'est dans les salles de cinéma que pleure le peuple.
ANNONCER L'HERESIE JEANNE D'ARC
L'évêque - Vu l'endurcissement de l'âme de cette femme et l'impossibilité de la ramener à la raison, nous avons décidé qu'une admonition solennelle lui serait faite devant vous tous ici réunis.
Jeanne - Lisez d'abord, et puis je vous répondrai. Je m'attends à Dieu, mon créateur, de tout. Je l'aime de tout mon cœur. Je m'en attends à mon juge, c'est le roi du Ciel et de la Terre.
Jean de Châtillon - On vous a dit ce qu'était l'Église militante, et admonestée de vous y soumettre.
Jeanne - Je crois bien à l'Église militante d'ici-bas, mais, de mes oeuvres et paroles, je m'en rapporte à Dieu, mon créateur, et à sa personne propre.
Jean de Châtillon -Voulez-vous dire que vous n'avez point de juge sur terre et que Notre Saint-Père le Pape n'est pas votre juge ?
Jeanne - J'ai bon maître, c'est à savoir Notre Seigneur.
Jean de Châtillon - Si vous ne voulez pas vous mettre à l'Église, et croire à l'article unam sanctam catolicam vous serez déclarée hérétique. Et vous subirez la peine du feu par la sentence d'autres juges.
Jeanne - Si je voyais le feu, je ne vous dirai pas autre chose.
Jean de Châtillon - Si le Saint Concile, Notre Saint-Père et les cardinaux étaient là, vous y voudriez-vous rapporter et soumettre ?
Jean de Châtillon - Voulez-vous vous soumettre à Notre Saint Père le Pape ? [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Le procès de Jeanne d'Arc et son œuvre : les minutes du jugement. Pièce irréprochable par la science juridique dont elle témoigne, comme par le style littéraire qu'elle déploie. Jeanne - Je veux que ce soit le Pape qui m'interroge.
L'évêque - Voulez-vous vous soumettre à l'Église ?
Jeanne - Qu'est-ce que l'Église ? Vous, je ne veux pas me soumettre à votre jugement, vous êtes mon ennemi capital. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Jeanne n'a rien écrit. Ce sont ses bourreaux qui l'ont fait pour elle.
L'évêque - Qui a été parler à cette femme depuis hier ? Il fait signe aux notaires de ne pas enregistrer la soumission.
Jeanne - Vous écrivez ce qui est contre moi ; vous n'écrivez pas ce qui est pour moi. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Jeanne n'a rien écrit ce sont ses bourreaux qui l'on fait pour elle.
Au travers du respect des formes, de l'observation scrupuleuse des droits de l'accusée, le document laisse entendre à chaque question, à chaque ligne, le souci de vérité des accusateurs. Jeanne est une Parole que l'Eglise enregistre et consigne. L'innocence condamnée dans les règles de la justice.
UN FILM ECRIT PAR DES BOURREAUX L'HERESIE JEANNE D'ARC
Face à Jeanne pour la juger, le plus célèbre docteur de son temps assisté de théologiens, d'universitaires, des plus grands praticiens en matière de droit. Il est facile de se les représenter hypocrites, cupides, lâches. Les films nous les montrent vendus à l'ennemi, obstinés dans la sauvegarde de médiocres privilèges cléricaux, attachés à ce que l'Église a de plus bas.
Il faut faire l'effort de les penser autrement. De les voir autrement, travaillant au contraire au salut public, à l'intégrité et à la gloire de la foi, à l'éducation du peuple et au maintien d'une institution digne de le représenter.
Jeanne d'Arc, objet de cet enjeu, se sent perdue.
L'évêque - Que veulent-ils ? What do they want ? Warwick - Her death. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Son innocence lumineuse pénètre du premier coup le cœur de son juge.
Jeanne - Je veux bien mourir, mais je ne veux pas qu'on me brûle. Mon corps n'a pas été corrompu. Il ne faut pas le détruire, il ne faut pas le mettre en cendres. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
C'est à lui surtout que vont ses réponses.
Jeanne - Évêque, je meurs par vous. [Robert Bresson, Procès de Jeanne d'Arc]
Son juge, tous ses juges pleuraient.
« Et Jeanne fut bientôt atteinte par les flammes, et sa robe consumée. Le feu fut tiré en arrière et elle fut vue de tout le peuple toute nue, et avec elle les secrets qui peuvent ou doivent être en femme, pour ôter les doutes du peuple. »
Holocauste nécessaire.
Jeanne est le génie du peuple.
« Et quand ils l'eurent suffisamment vue toute morte, attachée au pieu, le bourreau remit le feu… »
Sans visage.
Cent visages pour une figure.
Tous les visages de Jeanne plus un. Jeanne arrive.
La figure hérétique de Jeanne ressemble à une image de cinéma infiniment douce et pure, que le temps et les barbares auraient respecté.
Et ces films à la fin, que sont-ils ?
L'Histoire telle que les hommes la filment ! Ébauche de vérité dont le cinéma déroule en traits de feu les milliards d'images animées, où chacune des voix personnifiant les milliards d'acteurs des drames passés répète, mot pour mot, les paroles d'autrefois.
Enfantillages des projecteurs et des microphones !
Mais quand même monter, juger, comparer, placer Jeanne d'Arc et quelques autres à leur place et à leur rang. Et ces films, à la fin, que sont-ils ? Rien qu'une torche fumeuse au regard des flots de lumière que verse le soleil quand il émerge, radieux, de son Orient !
DREYER la passion de Jeanne d'Arc - DE GASTYNE la merveilleuse vie de Jeanne d'Arc - BRESSON le procès de Jeanne d'Arc - FLEMING joan of Arc - LANG metropolis - BESSON jeanne d'Arc - BLOY jeanne d'Arc et l'Allemagne
L'HERESIE JEANNE D'ARC